Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

A l’automne 2012, il semblait que tous les problèmes de l’économie française (la stagnation, la montée du chômage, le niveau élevé de la dette publique, la désindustrialisation, etc.) pouvaient se ramener à un seul : le manque de compétitivité de ses entreprises. Et il semblait que ce problème de compétitivité ne pouvait recevoir qu’une seule explication : les coûts salariaux trop élevés dans l’Hexagone.

 

Ce diagnostic sur les difficultés de l’économie française, et cette interprétation concernant leur origine, ne provenaient plus seulement d’experts argumentant pour le compte du patronat, ni de centres d’étude privés, ni d’essayistes réputés agiter le spectre du déclin pour demander de nouveaux sacrifices au salariat3. Ils semblaient avoir conquis l’ensemble des esprits, et servaient de sésame à tout discours sur l’état présent des affaires. Comme l’a noté un commentateur avisé de l’actualité économique et politique : « Il y a quelques mois à peine, le terme de compétitivité ne faisait vibrer que le cercle étroit des économistes et des chefs d’entreprise. Il est aujourd’hui un immense mot valise contenant tous les maux de la France. PSA ou Arcelor ? La compétitivité. La dette, les Chinois, la balance commerciale, le trou de la Sécu, les berlines allemandes, la crise de l’euro ? La compétitivité, vous dis-je. » En quelques mois aussi, la problématique de la compétitivité et du coût du travail, qui ne constituait que le point de vue de l’Allemagne sur ses propres succès à l’exportation et les malheurs de la zone euro, a conquis le gouvernement français. Le rapport Gallois (2012), remis au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, au mois de novembre, a fait sienne en grande partie cette interprétation – sans toutefois faire du coût du travail la seule cause de la dégradation du commerce extérieur français. Il a débouché sans délais sur l’annonce d’une série de mesures destinées à restaurer la compétitivité de l’économie française, dont un grand nombre sont des mesures « hors coût », mais dont la plus spectaculaire et la plus énergique consiste en un crédit d’impôt annuel sur les sociétés, de l’ordre de 20 milliards d’euros, calculé en fonction de la masse salariale de chaque entreprise. « Le choc de compétitivité et de confiance » réclamé par le Premier ministre, passera donc essentiellement par la baisse du coût du travail. Du diagnostic aux solutions, en cet automne 2012, la boucle semblait bouclée.

Ce qui donne toute son actualité à la présente étude est qu’elle vient opportunément rappeler que tous nos problèmes économiques ne proviennent pas – loin de là – d’un manque de compétitivité des entreprises françaises, imputable, qui plus est, à un coût du travail trop élevé. Non seulement il est possible, comme on le verra, de récuser cette ligne de diagnostic et d’explication, mais encore, il est urgent de rappeler que nous avons bien d’autres problèmes, autrement pesants et structurels, que la compétitivité.

L’essentiel de ces problèmes structurels, nous les partageons, à des degrés certes divers, avec la plupart des pays développés, et ils persistent depuis une trentaine d’années. L’ensemble des pays qui ont dominé économiquement la période fordiste ont en effet connu, depuis les chocs pétroliers de 1973 et 1979, des performances macroéconomiques très médiocres, s’accompagnant de poussées récurrentes du chômage – quand ce n’est pas une persistance de ce dernier à des niveaux élevés – d’une montée des inégalités, d’une explosion de la pauvreté.

Ce syndrome a peu à voir avec la question de la compétitivité de tel ou tel pays, étant donné qu’il est assez général (il touche aussi l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis… pour se faire comprendre). La thèse que l’on défendra ici, à la suite d’autres travaux, est que ce syndrome a à voir avec l’élévation de la norme financière dans le monde, sous l’effet de la libéralisation financière et de la globalisation. La partie qui est en train de se jouer depuis une trentaine d’années pourrait ainsi s’appeler « la revanche de la propriété sur l’entreprise, ou la revanche de la rente sur l’activité ». Si donc une partie de nos malheurs présents a quelque chose à voir avec un coût (chose qui parle immédiatement aux économistes), ce serait plutôt avec le coût du capital.

C’est ce à quoi cette étude est en partie consacrée. Son intention première est bien, en effet, d’inviter les esprits curieux à s’intéresser de plus près au coût du capital. Non par simple souci de symétrie avec la manière dont est mobilisée aujourd’hui la question du coût du travail, dans l’idée de fournir une sorte de réponse du berger à la bergère. Il n’est pas question de cela. L’objectif n’est pas de monter en épingle une relation entre le coût du capital (ou son surcoût, lié à l’élévation de la rente financière) et les problèmes de compétitivité de l’économie française. L’objectif poursuivi est différent et sans doute plus vaste : il est de donner à voir, ou de redonner à voir, sous une forme que l’on espère actualisée, les conséquences néfastes de l’élévation du coût du capital dans l’ère du capitalisme financiarisé, tant sur les plans microéconomique que macroéconomique.

Le capital a certes toujours un coût. Ce coût, c’est l’effort collectif qu’il faut fournir pour fabriquer les biens d’équipement neufs destinés à renouveler ou augmenter le stock de capital productif des entreprises ou des organisations qui produisent des richesses.
C’est donc le coût de fabrication du capital productif, auquel s’ajoute, comme on le précisera, le risque entrepreneurial ou marchand. Mais au-delà de ce coût économique ou coût réel – que l’on appellera par commodité le « vrai » coût du capital – l’acquisition des biens capitaux par les entreprises se « charge » ou se « surcharge » d’un coût financier, qui est déterminé par les modalités d’approvisionnement des entreprises en capitaux liquides, nécessaires au financement de ces acquisitions. Ce coût qui s’ajoute au coût réel du capital est formé concrètement de revenus prélevés sur l’entreprise – les intérêts et les dividendes – qui n’ont, en dehors du risque entrepreneurial, aucune justification économique. Ils relèvent pour une bonne part d’un phénomène de pure rente, dont la société dans son ensemble aurait intérêt à se libérer. Or, dans l’ère du capitalisme financier, les normes et les institutions de la finance libéralisée n’ont fait que renforcer le pouvoir et l’étendue de la rente, tandis que la doctrine financière dominante s’évertuait à faire passer ce surcoût du capital pour un coût normal, inhérent aux impératifs de financement (à travers la notion de coût moyen pondéré des capitaux, dont la mesure édulcore d’ailleurs considérablement la surcharge).

L’intention ultime de ce travail, pour l’énoncer peut-être un peu trop simplement, est en quelque sorte de ré-imputer correctement ce coût supposé du capital, en le faisant passer de la colonne du coût normal, à la colonne du surcoût, du moins pour la partie des revenus financiers qui représente bien une surcharge, relativement au besoin de produire et mettre en œuvre le capital productif. On souhaite donc, à la fois donner une idée claire sur le plan théorique de ce surcoût du capital, en fournir une mesure qui ne sous-estime pas son poids effectif relativement au « vrai » coût du capital, et faire comprendre (après d’autres), les effets considérables de l’élévation de ce surcoût sur la dynamique des économies capitalistes développées. Pour fixer les idées, on va jusqu’à proposer la construction d’un indicateur de surcoût du capital qui permet de suivre son évolution depuis les années 60. Cet indicateur rapporte la part des revenus financiers qui n’a pas de justification économique (une fois déduite, donc, la part qui peut se justifier) au prix d’acquisition des biens capitaux. Notre étude montre que le surcoût du capital, ainsi évalué, a fortement augmenté depuis le tournant des années 80, pour atteindre des niveaux dont on n’a peut-être pas idée : il majore le coût réel du capital de 50 à 70 %.

Les effets de cette élévation du surcoût du capital sont aujourd’hui assez bien connus, du moins parmi les économistes et les praticiens qui étudient la dynamique des économies capitalistes dominées par la finance. On en proposera ici une explicitation renouvelée… davantage sur la forme que sur le fond, en ordonnant les faits stylisés du capitalisme financiarisé autour de la théorie de la firme proposée par Adrian Wood. L’un des intérêts de cette présentation est de faire comprendre très directement ce que l’on doit redouter le plus comme conséquences de l’augmentation de la rente financière. En la matière, le plus évident n’est peut-être pas le plus important. On observe, bien évidemment, une augmentation du prélèvement financier – intérêts et dividendes – sur la richesse produite par les entreprises.

Cette ponction vient (logiquement) diminuer à due concurrence les revenus perçus par les autres parties prenantes, au premier rang desquels les salariés8.

Mais l’effet le plus massif de l’élévation de la rente financière va sans doute bien au-delà de son impact sur la répartition fonctionnelle des revenus : il réside dans l’élévation de la norme de rendement financier imposée aux entreprises, laquelle réduit de manière directe les opportunités d’investissement (les projets d’entreprise) susceptibles de souscrire à cette norme.

L’élévation des exigences actionnariales, en élevant le coût du capital, corsète l’accumulation du capital et contraint les économies anciennement industrialisées, en manque de nouveaux Eldorados, à un régime dépressionnaire.

Le coût supporté par les travailleurs et par l’ensemble de la société, du fait de l’augmentation du surcoût du capital (la pure rente financière), n’est donc pas essentiellement le prélèvement sans cause (pourtant bien réel) qu’ils supportent, mais l’ensemble des projets de développement des entreprises, misant sur l’utilité économique, sociale, écologique des produits, qui n’ont jamais existé du fait qu’ils ne souscrivent pas aux exigences de rendement financier du moment. Le coût social du « surcoût du capital », pour parler court, c’est finalement la non production des richesses qui n’auraient « rapporté » annuellement, en termes financiers, qu’entre 0 et 15 % de profit (relativement aux apports en capitaux). Si l’investissement passé avait été supérieur, non seulement nous disposerions aujourd’hui de plus d’usines et d’établissements de services, plus performants, mais le chômage serait certainement moindre.

Combien représentent ces pertes ? Il est difficile de le dire. Il faudrait pouvoir mesurer ce qui n’a jamais existé. Mais une bonne intuition économique permet peut-être de suggérer que l’ensemble des projets économiques susceptibles de rapporter entre 0 et 15 % est sans doute plus vaste que ceux qui sont susceptibles de rapporter entre 15 et 30 %... à moins de croire au miracle.

Tag(s) : #Interpro
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :